À la défense de la colère
On nous apprend très tôt quoi faire avec notre colère. La contenir, l’adoucir, s'en excuser, la transformer en quelque chose de plus présentable.
Plusieurs d’entre nous avons une relation compliquée avec notre colère (et celle des autres). Soit on pense en avoir trop et on a peur de devenir quelqu'un qu’on ne veut pas être, soit on ne se laisse pas la ressentir et on ne réalise pas ce que ça nous coûte. Ou quelque chose dans le milieu. Dans tous les cas, on la traite comme quelque chose à « gérer ».
En essayant de s’en défaire sans la comprendre ni la ressentir pleinement, ce qu’on manque c'est ce qu'elle essaie de faire pour nous. Parce que la colère n'est pas fondamentalement contre l’autre - elle se bat pour quelque chose d’important pour nous.
Trois types de colère, et pourquoi c’est important de les distinguer
On appelle colère des choses différentes:
La première c'est la colère authentique: l'émotion pure, de fond. Une réponse naturelle à ce qui se passe. Quelque chose qui compte pour nous est menacé. On vit une injustice. C’est de l'information importante avec un travail précis à faire : protéger et défendre quelque chose d'important. Ton patron te coupe la parole devant tout le monde. Tes besoins fondamentaux sont ignorés répétitivement. On t’accuse de quelque chose que tu n’as pas fait. Une partie de nous se lève pour nous défendre. Elle a une job importante à faire.
La deuxième est la colère qui fonctionne comme une défense. Quelque chose nous fait sentir petit(e), honteux(se), insécure, et au lieu de rester avec ce sentiment, on glisse vers la colère parce que c'est plus tolérable, plus puissant, moins vulnérable. La colère est réelle mais elle n’est pas l’émotion de fond. Elle protège quelque chose de plus vulnérable. Ton partenaire te dit qu'il(elle) est déçu(e) ou triste. Avant même de ressentir la peine, la panique, la culpabilité ou la honte, c’est la colère qui sort: peut-être en blâme, en critique, en explosion, en punition. La colère c’est puissant comme énergie; on peut s’en servir inconsciemment pour shifter n’importe quel état émotionnel plus inconfortable. Et ça marche en ce sens, mais c’est une stratégie qui nous coute très cher à long terme.
La troisième réagit à une réalité filtrée par un vieux schéma de pensée qui dit: cette situation est une menace, cette personne est contre toi, tu n’est pas respecté(e), tu es en danger. On ne défend pas quelque chose qui se passe vraiment, on réagit à quelque chose qu'on croit vrai (une interpretation) mais qui ne l'est pas dans les faits. Quelqu'un arrive en retard. Tu bouilles. Mais la colère est disproportionnée et elle réagit à autre chose que le retard, peut-être une vieille croyance que le retard veut dire qu’on ne me respecte pas.
La colère enracinée dans un schéma, on l'examine.
La colère défensive, on comprend ce qu’elle protège et on guérit ça à la racine.
La colère authentique, on la ressent pleinement et on écoute ce qu’elle a à nous dire sur ce qui doit être protégé.
Pourquoi on se coupe de notre colère
On apprend très tôt à supprimer notre colère. Entre autres par nos notions culturelles et familiales sur la colère, entre autres par ce qui se passait quand on l'exprimait.
Certains d'entre nous ont grandi autour d’une colère rageuse et ont conclu qu'être en colère, c'est devenir ça. D'autres l'ont exprimée et ont été punis, humiliés, ou ont vu quelqu'un qu'ils aimaient s'effondrer. Le message reçu a été clair : ta colère fait du tort, garde-la en dedans. D'autres ont appris plus explicitement que c'est un défaut de caractère, quelque chose à dépasser.
Ce que ces histoires ont en commun, c'est n’est pas juste que la colère était perçue comme dangereuse, mauvaise, un défaut. C'est aussi qu’elle menaçait le lien, la connection à un parent ou quelqu'un de qui on dépendait. Le système nerveux a fait un calcul intelligent et cohérent pour son stade développemental: Ma colère coûte trop cher ici. Vaut mieux ne pas l’exprimer. Alors on s’adapte par survie relationnelle, comme on peut, avec les ressources intérieures et les croyances qu’on a à ce moment.
Il y a des cas où supprimer la colère n'a rien à voir avec l'enfance et tout à voir avec un risque externe réel. Pour beaucoup de personnes racisées, être perçu comme en colère a des conséquences sociales, professionnelles, parfois physiques. Ne pas l'exprimer, ou ne pas la ressentir tout court, peut être une réponse cohérente à un contexte qui n'est pas sécuritaire. Ce n'est pas un problème psychologique, c'est une adaptation à une réalité injuste.
Dans tous les cas : on apprend à taire ou ignorer notre colère pour des raisons qui ont du sens.
Mais ça veut dire qu'elle va prendre un autre chemin.
Ce que ça nous coûte de la supprimer ou l’ignorer
La colère supprimée ne disparaît pas. Elle ressemble à autre chose.
Parfois à de l'engourdissement. Une lourdeur, un manque d'énergie, un corps qui ne se pose pas, une anxiété de fond qui ne se connecte à rien de précis. Quand quelque chose semble trop dangereux à sentir, parfois le système éteint tout. Pas juste la colère ou la tristesse. Tout. System shutdown to switch off a single lightbulb.
D'autres fois, on la retourne contre soi-même. La colère qu'on ne peut pas diriger vers l'autre peut devenir de l’autocritique, de la honte chronique, un sentiment de ne pas être à la hauteur. On se met en colère contre soi-même pour éviter celle des autres ou pour se protéger autrement.
Ces deux exemples sont des chemins communs vers la dépression.
Certains l''emmagasinent dans le corps. La tension dans la mâchoire, les épaules, la poitrine. Des migraines, des palpitations. Un système nerveux en état d'alerte constant. Une émotion qui ne complète pas son cycle reste quelque part.
D’autres ne se mettent jamais en colère. Ils s'effacent, s’accommodent, donnent sans jamais compter (le don de sois/self-sacrifice). Ce qu’on n’aime pas admettre, c’est que le people-pleasing et le self-sacrifice ont souvent de la colère en dessous. Une colère qui a appris très tôt qu'elle n'avait pas sa place. Alors elle s'est transformée en service, en disponibilité, en gentillesse permanente. Et un jour quelque chose déborde: une réaction disproportionnée, une explosion qui surprend tout le monde, y compris la personne elle-même. La frustration qu'on n'assume pas s'accumule quand même et cherchera éventuellement à sortir.
Mais souvent, elle sort vers l'extérieur sans être reconnue comme de la colère.
C'est là qu'entre l'agressivité passive. Le silence qui punit. La réponse courte qui dit ça va mais qui veut dire le contraire. « Oublier » quelque chose d'important. Accepter ce qu'on n'accepte pas vraiment, et le faire payer autrement. Ce n'est pas toujours une stratégie consciente. On n'a même pas toujours accès à notre colère comme information claire. On sait juste qu'on résiste, qu'on dit non sans vraiment dire non.
Elle sort aussi sur les mauvaises personnes (le déplacement). On encaisse au travail, et c'est le partenaire qui reçoit. On se tait à la maison, et c'est l'enfant qui hérite. L'irritabilité, l'impatience, les critiques pour des petites choses. La colère a trouvé une sortie. Juste pas vers là où elle était censée aller.
Il y a aussi un coût plus lent, plus insidieux: à force de ne pas écouter notre colère, on finit par ne plus l'entendre. Ceux qui l'ont supprimée trop longtemps arrivent souvent à un point où ils ne savent plus vraiment ce qu'ils veulent, ce qu'ils pensent, où sont leurs limites. Pas par manque de profondeur mais par perte de contact graduel avec leur propre intérieur. Ils fonctionnent, ils s'adaptent, mais quelque chose d'essentiel est devenu flou. Ils sont devenus flous à eux-mêmes. C'est peut-être le coût le plus difficile à voir parce qu'il ne ressemble à rien de dramatique. Juste une vie qui ne semble pas vraiment la nôtre avec un fond de colère qu’on ne comprend pas trop ou qu’on ne veut pas regarder en face.
Quand elle peut enfin parler
Les gens arrivent rarement en séance en disant qu’ils aimeraient ressentir leur colère. Certains arrivent déprimés, épuisés, avec un sentiment que leur vie ne leur appartient pas vraiment. D'autres arrivent parce qu'ils voient l'impact de leur colère et veulent que ça cesse. D’autres ont reçu un ultimatum de leur partenaire, et ça presse. Les histoires sont différentes, mais l'intention est souvent la même : s’en débarrasser, la gérer, la contenir.
J’empathise avec le désir de s’en défaire (trust me). Mais ce que j’ai pris des années à comprendre (pas juste intellectuellement mais viscéralement), c’est qu’on ne peut pas la transformer ni vraiment la comprendre si on ne la ressens pas d’abord. Parce qu’elle essaie de faire quelque chose pour nous. Quand on s'y penche avec curiosité et bienveillance, on a l'occasion de s’en libérer pour vrai et en retirer l'information importante qu'elle porte. C’est beaucoup plus payant à long terme que de simplement apprendre à mieux la contenir.
Pendant longtemps, j'ai eu du mal à vraiment aller là avec mes clients. Des fois j'avais peur de leur colère. C'est en rencontrant finalement la mienne que j'ai pu réellement commencer à accompagner celle des autres.
Le travail diffère selon le type de colère:
La colère enracinée dans un schéma s'examine. Quelle est ma lecture de cette situation ? Est-ce qu'elle est objectivement juste ou provient-elle d’une croyance sur ce qui se passe et ce que ça veut dire pour nous? On transforme le schéma et la colère n’est plus justifiée.
La colère défensive se comprend pour laisser place à autre chose d’être enfin ressenti. Qu'est-ce qu'elle nous protège de ressentir ? Des fois c’est de la honte ou de la culpabilité. De la peur ou de la jalousie. Souvent c'est de la tristesse — un deuil à faire, quelque chose qu'on n'a pas eu ou qu'on n'aura pas. Pour plusieurs, la colère est plus tolérable que ces émotions plus vulnérables. Dans ces cas-là, rester dans la colère c'est éviter exactement ce qui aurait besoin d'être traversé.
La colère authentique, elle, s'écoute. Elle a un message important sur ce qui compte vraiment pour nous et ce qui doit être fait pour le protéger. Mais souvent il faut avant regarder ce qui la bloque : une croyance implicite que cette colère est dangereuse, honteuse, pas correcte, pas légitime. Parce que des fois c’est pas juste notre colère qui est enfouie, mais aussi une vieille conviction sur ce que ça voudrait dire de la ressentir.
Quand cet espace pour la ressentir, la laisser parler, et l’écouter existe, ce qui suit est souvent surprenant. On s'attendait quelque chose de mauvais, qu’elle fasse du tort, et finalement on trouve de la libération et la clarté dont on avait besoin. Rester ancré dans notre colère sans s'y perdre ou la sortir de façon destructrice, c'est aussi une forme la régulation émotionnelle. Ça contredit directement la peur qui la gardait enfermée et nous montre à la place que de la vraie clarté, un soulagement, et des différentes motivations se trouvent de l’autre côté.
La colère authentique n'est pas juste un message, c'est aussi une activation. Quelque chose qui s'engage, une énergie puissante qui cherche à défendre quelque chose d’important. Quand on la sort ou on la projette sans d’abord l'écouter, on fait des dégâts. Quand on la coupe, on perd l'information qu'elle portait et ça sort ailleurs. Mais quand on lui permet de compléter son cycle, quand on se donne l’espace pour vraiment l'écouter, quelque chose se libère et se clarifie. On sait ce qui compte. On voit ce qui doit être fait. Souvent, c’est un deuil qui attendait d’être fait. Parfois c'est une conversation difficile qu'on ne se permettait pas d’avoir. Parfois c'est une limite qu'on n'avait jamais osé poser. Parfois c'est simplement de se sentir habiter sa propre vie.
Les actions qui viennent de cette place-là sont différentes. Pas impulsives, pas réactives. Ancrées dans le présent plutôt que dans le passé. Ancrées dans ce qui compte vraiment, dans la réalité de la situation. Et donc beaucoup plus susceptibles d'atteindre ce qu'elles visaient.
Quand notre colère peut enfin parler, elle dit souvent la même chose : quelque chose compte ici, ça mérite d'être défendu. Et elle nous donne l’énergie nécessaire pour le faire, d’une place de sagesse et d’intention claire plutôt que d’une place de réactivité.